Souveraineté numérique : l'État mesure ses dépendances et les entreprises suivent
Observatoire de la souveraineté numérique, dépendance de 80 à 90 % au cloud et aux logiciels étrangers : ce que ces diagnostics changent pour les directions achats.
À retenir
- L'Observatoire de la souveraineté numérique a été lancé le 26 janvier 2026 avec une triple mission de diagnostic, d'aide à la décision et d'orientation des politiques publiques.
- La dépendance de la France et de l'Europe aux acteurs étrangers atteint 80 à 90 % pour les logiciels et les services cloud, rapporte Horizons Publics.
- Le déficit de financement est le second verrou : 5 % du capital-risque mondial capté par l'Europe contre 52 % pour les États-Unis, et 105 milliards d'euros manquants pour les infrastructures françaises.
- Pour une direction achats, un diagnostic de dépendance ne vaut que rapporté à son propre parc applicatif, contrat par contrat.
La souveraineté numérique est passée en quelques années du discours à la mesure. Un diagnostic public existe désormais, avec des chiffres, un calendrier et des institutions chargées de les produire. Ce déplacement intéresse directement les entreprises : quand l'État se dote d'instruments pour objectiver ses dépendances technologiques, il produit aussi de la donnée utilisable par une direction des systèmes d'information ou une direction des achats qui veut évaluer sa propre exposition.
Le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan rapporte que l'Observatoire de la souveraineté numérique a été lancé le 26 janvier 2026 par Anne Le Hénanff, ministre chargée de l'Intelligence artificielle et du Numérique, et Clément Beaune, Haut-commissaire à la Stratégie et au Plan. Trois missions lui sont assignées : dresser un diagnostic partagé des dépendances critiques, fournir des outils d'aide à la décision aux acheteurs publics et privés, contribuer à l'orientation des politiques publiques.
Ce reportage décrit ce que ces travaux apportent de concret aux équipes de veille et d'achat : ce qui est mesuré, ce que valent ces mesures pour une entreprise donnée, et comment suivre une trajectoire de souveraineté sans se contenter d'un discours de conformité.
Ce que l'Observatoire de la souveraineté numérique a été créé pour mesurer
La formulation retenue par le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan est significative : il s'agit de mesurer les dépendances pour agir. L'objet du dispositif n'est donc pas de produire un plaidoyer mais un référentiel commun, opposable dans une discussion budgétaire ou dans un comité d'investissement. La deuxième mission, fournir des outils d'aide à la décision aux acheteurs publics et privés, ouvre explicitement le dispositif au secteur privé.
Un diagnostic partagé a une utilité que les entreprises sous-estiment souvent. Il fixe des définitions. Tant que chacun appelle dépendance ce qui l'arrange, aucune comparaison n'est possible entre deux organisations ni entre deux exercices d'une même organisation. Un référentiel commun permet de dire ce qui compte comme dépendance critique, de distinguer une dépendance substituable d'une dépendance verrouillée, et de suivre une évolution dans le temps plutôt que de constater un état.
La troisième mission, contribuer à l'orientation des politiques publiques, indique que ces mesures auront des conséquences réglementaires et budgétaires. Pour une entreprise fournisseur, cela signifie que les critères retenus par l'Observatoire de la souveraineté numérique influenceront des appels d'offres. Pour une entreprise cliente, cela annonce des obligations ou des incitations dont il vaut mieux connaître les critères avant de renouveler un contrat pluriannuel d'infrastructure.
Le chiffre qui cadre le débat, une dépendance de 80 à 90 %
Horizons Publics rapporte que la dépendance de la France et de l'Europe aux acteurs étrangers atteint 80 à 90 % pour les logiciels et les services cloud, segment largement capté par Microsoft, Amazon et Google. L'ordre de grandeur importe plus que la décimale : il décrit une situation où la substitution ne se décide pas application par application, mais implique de reconstruire des compétences, des contrats et des habitudes d'exploitation sur plusieurs exercices.
Ce chiffre agrégé a une limite qu'une équipe de veille doit énoncer clairement en interne. Il décrit un marché, pas une entreprise. Une organisation dont l'informatique repose sur des progiciels métiers hébergés en France présente un profil très différent d'une organisation dont la bureautique, la messagerie, l'identité et les environnements de développement sont installés chez un même fournisseur. Le taux national ne dispense donc jamais du recensement interne.
Le second usage de ce chiffre est comparatif. Il fournit un point de référence : une entreprise qui mesure son propre taux de dépendance peut se situer par rapport à la moyenne décrite et documenter son écart. C'est cette mise en rapport, plus que le chiffre lui-même, qui rend un diagnostic utilisable dans une discussion d'arbitrage, où l'argument de la souveraineté se heurte toujours à des considérations de coût et de délai.
Le financement, verrou moins visible que la technologie
Le débat public se concentre sur les infrastructures, alors que le point de blocage documenté est financier. Horizons Publics indique que l'Europe ne capte que 5 % du capital-risque mondial contre 52 % pour les États-Unis, et que la France fait face à un manque de 105 milliards d'euros pour financer ses infrastructures technologiques. Ces ordres de grandeur expliquent pourquoi l'offre alternative reste fragmentée : les acteurs existent, leur capacité à financer un cycle d'investissement long est contrainte.
La réponse portée est double, selon la même source : un Buy European Tech Act couplé à un Small Business Act réservant une part des marchés publics aux entreprises locales. Le levier est donc la commande publique plutôt que la subvention directe. Pour une entreprise du numérique établie en Europe, c'est une information de développement commercial autant qu'un sujet de politique publique, et elle appelle une veille sur les textes en préparation.
Le Conseil national de l'IA et du numérique insiste, dans ses travaux, sur l'urgence d'organiser la coopération entre secteur public et secteur privé et sur le rôle des communs numériques. Cette lecture ajoute une dimension aux diagnostics de dépendance : une part de la réponse ne réside pas dans le remplacement d'un fournisseur par un autre, mais dans la mutualisation de briques logicielles dont aucun acteur isolé n'a intérêt à financer seul l'entretien.
Une dépendance ne se mesure pas au nombre de fournisseurs étrangers, mais au coût et au délai réels de leur remplacement.
Ce que les directions achats font réellement de ces diagnostics
Dans les organisations qui ont pris le sujet au sérieux, l'exercice commence par un inventaire ennuyeux : liste des applications, hébergement effectif, localisation des données, droit applicable au contrat, dépendance à un service d'identité ou de messagerie, existence d'une porte de sortie contractuelle. Ce recensement produit souvent une surprise, moins sur les grands contrats connus que sur les services adoptés par des équipes métiers sans passer par la direction informatique.
Vient ensuite la hiérarchisation. Toutes les dépendances ne se valent pas : une dépendance sur un outil de conception graphique n'a pas le même poids qu'une dépendance sur l'annuaire d'identité qui conditionne l'accès de tous les salariés à tous les systèmes. Les critères de tri utilisés sont la réversibilité, la criticité métier, la sensibilité des données traitées et l'exposition juridique extraterritoriale. Sans cette hiérarchisation, un plan de souveraineté se disperse sur les cibles les plus faciles.
Bâtir une veille de la souveraineté numérique utilisable en entreprise
Le corpus de veille sur ce sujet est identifiable et stable. Les publications institutionnelles fournissent les diagnostics et les référentiels. Les documents de commande publique, consultations, avis de marché, comptes rendus de décisions d'achat, révèlent les arbitrages réels, souvent avant les annonces. La presse spécialisée et les travaux de think tanks apportent la mise en perspective. S'ajoutent les communications des fournisseurs, qui signalent les évolutions de leurs offres dites souveraines et les conditions qui y sont attachées.
Les observations de l'Observatoire de l'Intelligence Économique sur les veilles réglementaires et institutionnelles rappellent une difficulté propre à ce type de corpus : le signal utile arrive souvent sous une forme austère, un avis de marché ou une annexe technique, et non sous forme d'article. Une veille qui ne surveille que la presse rate donc l'essentiel du calendrier. NewsCore (www.newscore.fr) couvre en continu les publications institutionnelles, les consultations et la presse spécialisée, et fait remonter les signaux utiles à une décision d'infrastructure dès leur parution, avec le lien vers le document d'origine.
Reste à définir le rythme. La souveraineté numérique n'est pas un sujet de flux tendu : les décisions structurantes se prennent sur des cycles longs. Une revue mensuelle documentée, adossée à des alertes nominatives sur les fournisseurs critiques de l'entreprise et sur les textes en préparation, correspond mieux au sujet qu'une surveillance à la minute. Ce qui doit rester quotidien, c'est le suivi des incidents et des annonces touchant les fournisseurs déjà en place.
Les signaux à suivre dans les prochains mois
Quatre familles de signaux méritent une alerte nommée. Les travaux de l'Observatoire de la souveraineté numérique et les référentiels qu'il publiera, parce qu'ils fixeront le vocabulaire commun. L'avancement des instruments de commande publique évoqués par Horizons Publics, Buy European Tech Act et Small Business Act, parce qu'ils déplaceront des parts de marché. Les décisions d'achat public significatives, parce qu'elles valent démonstration. Enfin les conditions contractuelles réellement offertes par les fournisseurs sur leurs offres localisées.
Une précaution de méthode s'impose sur ce sujet plus que sur d'autres. Le vocabulaire de la souveraineté est employé commercialement, et la même expression désigne des réalités très différentes : hébergement sur le territoire, capital majoritairement européen, droit applicable, immunité effective à une injonction étrangère. Une veille rigoureuse consigne systématiquement laquelle de ces propriétés est en cause dans chaque annonce, faute de quoi elle accumule des signaux non comparables.
Questions fréquentes
Qu'est-ce que l'Observatoire de la souveraineté numérique et à quoi sert-il pour une entreprise ?
Le Haut-commissariat à la Stratégie et au Plan indique qu'il a été lancé le 26 janvier 2026 avec trois missions : dresser un diagnostic partagé des dépendances critiques, fournir des outils d'aide à la décision aux acheteurs publics et privés, contribuer à l'orientation des politiques publiques. Pour une entreprise, l'intérêt est double : disposer de définitions et de points de comparaison pour situer sa propre exposition, et anticiper les critères qui structureront demain les appels d'offres publics.
Comment mesurer sa propre dépendance au cloud et aux logiciels étrangers ?
En partant du parc applicatif réel, pas de l'organigramme. Pour chaque application, on consigne l'hébergement effectif, la localisation des données, le droit applicable au contrat, la réversibilité prévue et la criticité métier. Le taux global obtenu importe moins que la carte des dépendances non réversibles sur des fonctions critiques. Horizons Publics rapporte une dépendance nationale de 80 à 90 % sur les logiciels et les services cloud, ce qui fournit un point de référence, pas un diagnostic individuel.
Le déficit de financement européen concerne-t-il les entreprises utilisatrices ?
Indirectement, mais fortement. Horizons Publics indique que l'Europe ne capte que 5 % du capital-risque mondial contre 52 % pour les États-Unis, et que la France fait face à un manque de 105 milliards d'euros pour ses infrastructures technologiques. Cette contrainte de financement pèse sur la profondeur et la durabilité de l'offre alternative disponible. Une direction achats a donc intérêt à évaluer la solidité financière d'un fournisseur au même titre que ses caractéristiques techniques.
Quelles sources suivre pour une veille sérieuse sur la souveraineté numérique ?
Les publications institutionnelles et les travaux du Conseil national de l'IA et du numérique pour le cadrage, les documents de commande publique pour les arbitrages réels, la presse spécialisée pour la mise en perspective, et les communications contractuelles des fournisseurs pour vérifier ce qui est effectivement engagé. La règle la plus utile consiste à toujours remonter au document source : sur ce sujet, les résumés successifs déforment rapidement le périmètre exact des engagements annoncés.