mercredi 7 octobre 2026
Études

Plus de 150 opérations russes détectées en Europe en 2025 : ce que ce décompte mesure

Plus de 150 opérations liées à la Russie détectées en Europe en 2025, la France deuxième pays visé : ce que ce décompte établit, et ce qu'il ne dit pas.

La rédaction16 août 20268 min de lecture

À retenir

  • Le Service européen pour l'action extérieure a détecté plus de 150 opérations d'ingérence liées à la Russie en 2025, et la France arrive au deuxième rang européen des pays ciblés, derrière l'Ukraine.
  • Trois candidats déclarés ou pressentis à la présidentielle française de 2027 ont été visés en quelques jours, par les opérations Storm-1516 et Matriochka.
  • Le procédé est commun aux deux opérations : de faux contenus usurpent l'identité visuelle de médias français, puis sont amplifiés massivement sur les réseaux sociaux.
  • Un décompte mesure des détections, pas des effets : il faut distinguer l'opération repérée, l'audience réellement atteinte et l'influence exercée sur une décision.

Le chiffre tient en une ligne et il ordonne toute la lecture de l'année écoulée : en 2025, le Service européen pour l'action extérieure a détecté plus de 150 opérations d'ingérence liées à la Russie. Rapporté par La Tribune, ce décompte n'est pas un indicateur d'ambiance. C'est un inventaire produit par un service diplomatique européen, qui dénombre des opérations identifiées, documentées et rattachées à un commanditaire présumé. Il place la France au deuxième rang des pays européens les plus ciblés, derrière l'Ukraine.

Ce classement a cessé d'être théorique en quelques jours. Trois candidats déclarés ou pressentis à la présidentielle française de 2027, Édouard Philippe, Raphaël Glucksmann et Gabriel Attal, ont été visés dans un intervalle très court. Les deux premiers l'ont été par l'opération Storm-1516, le troisième par l'opération Matriochka. Le procédé, lui, est resté identique : fabriquer de faux contenus qui empruntent l'identité visuelle de médias français, puis les amplifier massivement sur les réseaux sociaux.

Reste à savoir ce qu'un tel décompte établit réellement. Compter des opérations n'est pas mesurer leur portée, et un rang européen dit autant de la capacité de détection d'un pays que de l'intensité des attaques qu'il subit. Cet article reprend les faits publiés, les remet dans l'ordre, et sépare ce que le chiffre démontre de ce que la lecture rapide lui fait dire.

Ce que le décompte européen de 2025 établit, et ce qu'il compte

Le premier acquis est un ordre de grandeur. Plus de 150 opérations liées à la Russie détectées en une seule année, à l'échelle du continent, décrit une activité continue et industrialisée, pas une série d'incidents isolés. Le second acquis est une hiérarchie : la France occupe le deuxième rang européen des pays ciblés, après l'Ukraine, c'est-à-dire après un pays en guerre. Une démocratie qui n'est pas en conflit ouvert se retrouve donc immédiatement derrière celle qui l'est.

Le troisième acquis est plus discret et tout aussi utile : ces opérations sont nommées. Les travaux publiés par SensPo rappellent que l'écosystème russe documenté comprend Doppelgänger, Portal Kombat, Matriochka et Storm-1516. Le passage d'un discours général sur la désinformation à des dispositifs identifiés, dotés de modes opératoires distincts, change la nature du sujet : on ne commente plus une atmosphère, on suit des acteurs et leurs habitudes.

Reste la question de l'unité de compte. Une opération n'est ni un message, ni une vidéo, ni un compte : c'est un ensemble cohérent d'actions rattaché à un même dispositif. SensPo rappelle qu'un décret de 2021 définit l'ingérence numérique étrangère par quatre critères cumulatifs : l'implication d'un État ou d'une entité étrangère, une diffusion artificielle, automatisée, massive et délibérée, via un service en ligne, portant sur des allégations manifestement fausses. Le seuil est élevé et il exclut, par construction, une grande part du bruit ordinaire.

Trois candidats visés en quelques jours, la traduction française du chiffre

La séquence rapportée par La Tribune donne au décompte européen sa traduction nationale. Édouard Philippe et Raphaël Glucksmann ont été visés par Storm-1516, Gabriel Attal par Matriochka, dans un intervalle de quelques jours. Le fait marquant n'est pas qu'un candidat soit pris pour cible, cela s'était déjà vu, mais que trois personnalités appartenant à des camps politiques différents le soient presque simultanément, ce qui écarte l'hypothèse d'une préférence partisane et oriente vers une logique de saturation du débat.

Euronews précise l'enchaînement. Les réseaux Matriochka ont d'abord ciblé Gabriel Attal, qui a déposé une plainte pénale pour ingérence étrangère provenant de réseaux russes. Le SGDSN et Viginum l'avaient prévenu de cette campagne avant le dépôt de plainte, ce qui indique une détection en amont et non une découverte après coup. L'opération a ensuite déplacé son attention vers Édouard Philippe.

Ce déplacement de cible mérite d'être noté pour lui-même. D'après Euronews, le matériel visant Édouard Philippe mélange des faits réels et des affirmations déformées. C'est un degré de sophistication supérieur au faux intégral : le démenti frontal devient plus difficile à formuler, puisqu'il faut trier à l'intérieur d'un même contenu ce qui est exact de ce qui ne l'est pas, exercice que le format court des réseaux sociaux ne favorise pas.

L'usurpation de l'identité visuelle des médias, procédé commun aux deux opérations

Le point commun des deux opérations, tel que le décrit La Tribune, tient en une phrase : création de faux contenus usurpant l'identité visuelle de médias français, puis amplification massive sur les réseaux sociaux. Euronews décrit le même mécanisme pour les vidéos, qui imitent l'identité visuelle de médias français afin de relier le candidat à des scandales. La cible immédiate n'est donc pas seulement le responsable politique : c'est la crédibilité empruntée à un titre de presse.

L'intérêt du procédé, pour son commanditaire, est économique. Construire une audience et une réputation demande des années ; emprunter les codes graphiques d'un média déjà installé ne demande que quelques heures. Le capital de confiance accumulé par un titre devient une ressource captée de l'extérieur, sans que ce titre en soit informé, et souvent sans qu'il dispose d'un moyen simple de constater l'usage frauduleux de sa charte.

Cette asymétrie a une conséquence directe sur la manière de surveiller. Une veille construite autour du seul nom d'une organisation laisse passer l'essentiel, puisque le faux ne cite pas nécessairement ce nom dans son texte : il en reprend le logo, la typographie, les couleurs, l'habillage vidéo. La surveillance pertinente porte donc sur les marqueurs visuels et sur les schémas de diffusion, pas seulement sur les mots-clés.

Deuxième pays le plus ciblé : comment lire ce rang sans le surinterpréter

Un rang européen se lit avec une précaution simple : il classe des opérations détectées, pas des opérations menées. Un pays doté d'un service spécialisé, d'une doctrine et d'une capacité d'attribution publie mécaniquement plus de cas qu'un pays qui ne regarde pas. La position française reflète donc à la fois une exposition réelle, liée au calendrier électoral et au poids diplomatique du pays, et une capacité d'observation supérieure à la moyenne. Les deux facteurs se cumulent, ils ne s'annulent pas.

La seconde précaution porte sur l'effet. Détecter une opération n'établit ni qu'elle a atteint une audience, ni qu'elle a modifié un comportement. Entre l'opération repérée, le contenu réellement vu et l'influence exercée sur une décision de vote, il existe trois niveaux distincts, et le décompte européen se situe au premier. Confondre les trois conduit soit à minimiser le phénomène, soit à lui prêter une toute-puissance que les données publiées ne démontrent pas.

Le cas roumain sert de repère haut. SensPo cite l'annulation de l'élection roumaine de décembre 2024 comme le cas d'impact maximal observé chez un voisin européen. La même enquête insiste sur une difficulté de fond : distinguer le bruit endogène, produit par des acteurs nationaux pour leurs propres raisons, de l'ingérence étrangère proprement dite. Elle note que cette confusion sert elle-même les commanditaires, puisqu'un soupçon généralisé abîme la confiance sans qu'aucune opération n'ait besoin d'aboutir.

Du décompte à la veille : ce que les organisations en tirent

L'exercice n'est pas réservé aux états-majors de campagne. Les travaux de l'Observatoire de l'Intelligence Économique sur les campagnes coordonnées montrent que les mêmes techniques, usurpation d'identité visuelle, comptes d'amplification, récits calibrés pour un public précis, sont réemployées contre des entreprises, des collectivités et des fédérations professionnelles, avec un décalage de quelques mois sur les campagnes politiques. Une organisation qui lit ce décompte comme une affaire strictement électorale se prive d'un avertissement utile.

La conduite pratique tient en trois gestes. Établir une ligne de base d'abord, c'est-à-dire savoir ce qu'est un volume normal de mentions pour sa propre marque, faute de quoi aucune anomalie n'est visible. Surveiller ensuite l'identité visuelle autant que le nom. Conserver enfin, pour chaque signal, le lien vers le document d'origine, seule façon de reconstituer une chronologie défendable quand il faut démontrer qu'un contenu est faux.

L'outillage suit cette exigence. NewsCore (www.newscore.fr) couvre en continu des millions de sources publiques en plusieurs langues, détecte les reprises coordonnées d'un même énoncé et relie chaque signal au document qui l'a produit, ce qui raccourcit le délai entre l'apparition d'un contenu et sa qualification. La part qui revient à l'organisation reste entière : définir ce qui compte pour elle, fixer les seuils d'alerte, et trancher, humainement, ce qui justifie une réponse publique.

Questions fréquentes sur les opérations d'ingérence russes en Europe

Combien d'opérations d'ingérence russes ont été détectées en Europe en 2025 ?

Plus de 150, selon le décompte du Service européen pour l'action extérieure rapporté par La Tribune. Ce total recense des opérations identifiées et rattachées à la Russie sur l'ensemble du continent, pour une seule année. Il s'agit d'un plancher plutôt que d'un plafond, puisqu'il ne comptabilise que ce qui a été repéré, documenté et attribué.

Quels candidats à la présidentielle française de 2027 ont été visés ?

Édouard Philippe, Raphaël Glucksmann et Gabriel Attal, en quelques jours. Les deux premiers l'ont été par l'opération Storm-1516, le troisième par l'opération Matriochka. D'après Euronews, Gabriel Attal a déposé une plainte pénale pour ingérence étrangère provenant de réseaux russes, après avoir été prévenu de la campagne par le SGDSN et Viginum.

Pourquoi la France est-elle le deuxième pays européen le plus ciblé ?

Le rang publié classe des opérations détectées. Il traduit une exposition réelle, liée au calendrier électoral et à la place diplomatique du pays, mais aussi une capacité d'observation développée, qui fait remonter davantage de cas qu'ailleurs. Le premier rang revient à l'Ukraine, seul pays européen engagé dans une guerre ouverte.

Ces campagnes concernent-elles aussi les entreprises ?

Oui, par le même procédé. L'usurpation d'identité visuelle ne s'applique pas qu'aux médias et aux responsables politiques : une marque, un logo et une charte graphique suffisent à fabriquer un faux crédible. Une veille limitée aux mentions nominatives ne détecte pas ces contenus, qui reprennent les signes graphiques sans citer nécessairement le nom de l'organisation visée.

Pour approfondir