mercredi 7 octobre 2026
Études

Le réseau X comme laboratoire de la guerre informationnelle : ce que montrent les travaux

OSINT, diplomatie numérique et opérations d'influence coexistent sur une même plateforme depuis le début du conflit ukrainien. Ce que cette superposition impose à la veille.

La rédaction20 août 20268 min de lecture

À retenir

  • Le réseau X concentre trois usages simultanés du conflit ukrainien : renseignement en sources ouvertes, communication d'État et campagnes informationnelles.
  • Le mot-dièse #SaveDonbassPeople figure parmi les cas d'opérations d'influence documentés par les travaux universitaires.
  • Un même flux sert de source primaire et de vecteur de manipulation, ce qui interdit de traiter la plateforme comme un canal homogène.
  • La qualification d'un compte et la traçabilité vers la publication d'origine deviennent des étapes non négociables.

Le réseau X est devenu un point de passage central du conflit ukrainien, rapporte Watson, qui revient sur la façon dont la plateforme a évolué depuis le début des combats. Le constat central tient en une superposition : trois usages, l'OSINT, la diplomatie numérique et la désinformation, s'y déploient simultanément, sur les mêmes fils, souvent autour des mêmes événements et parfois dans les mêmes échanges.

Dès les premières semaines, la plateforme a agrégé en temps réel des témoignages de terrain, des analyses de spécialistes et des campagnes informationnelles organisées. Cette agrégation ne procède d'aucune intention éditoriale : elle résulte de la structure du réseau, où la vitesse de diffusion prime sur la qualification préalable de ce qui est diffusé.

Pour une cellule de veille, cette situation n'est pas une curiosité universitaire. Elle décrit l'environnement de travail ordinaire de qui suit un conflit, une crise industrielle ou une controverse sectorielle. Les constats publiés par l'Observatoire de l'Intelligence Économique sur la qualification des sources sociales convergent avec ce que décrivent ces travaux : la difficulté n'est plus d'accéder à la matière, mais de savoir ce que l'on tient.

Ce qu'un conflit a fait d'une plateforme généraliste

Avant 2022, le réseau était étudié principalement comme un espace de conversation publique, avec ses effets de polarisation et ses dynamiques de viralité. Le conflit lui a assigné une autre fonction, sans que rien de technique ne change : celle de première zone de dépôt de la matière brute. Les images arrivent là avant d'arriver ailleurs, souvent avant toute vérification.

Cette antériorité crée une dépendance. Les rédactions, les analystes et les services officiels y puisent parce que la matière y est disponible plus tôt qu'ailleurs, et cette dépendance est parfaitement lisible par ceux qui veulent l'exploiter. Un dispositif d'influence n'a plus besoin de convaincre un média : il lui suffit de placer un contenu là où ce média ira chercher.

Le point important, souligné par Watson, est la simultanéité. Il ne s'agit pas de trois périodes successives, ni de trois zones distinctes de la plateforme, mais de trois usages concurrents du même fil. Un veilleur qui consulte un mot-dièse au moment d'un événement y trouve, mêlés, un témoin réel, un analyste sérieux, un compte d'État et un relais coordonné.

L'OSINT en temps réel, ou la salle de rédaction ouverte

Le premier usage est celui du renseignement en sources ouvertes. Des communautés d'analystes y publient des géolocalisations d'images, des comparaisons d'ombres portées, des recoupements de plaques d'immatriculation ou d'équipements. La méthode est ancienne, mais son exposition publique est nouvelle : le raisonnement se fait devant tout le monde, et se corrige devant tout le monde.

Cette ouverture a une qualité rare : elle rend la démonstration auditable. Quand une géolocalisation est publiée avec ses points de repère, un tiers peut la refaire. C'est la définition même d'une méthode reproductible, et cela explique pourquoi une partie du travail de vérification professionnelle s'appuie désormais sur ces communautés plutôt que sur des canaux fermés.

Elle a aussi un défaut structurel. Une démonstration publique est également publiquement observable par ceux qu'elle documente, qui adaptent leurs pratiques en conséquence. Et une communauté qui se corrige en public laisse derrière elle des versions intermédiaires fausses, qui continuent de circuler longtemps après la correction, souvent sans elle.

La diplomatie numérique, quand un compte devient un canal officiel

Le deuxième usage est institutionnel. Ministères, ambassades et responsables politiques utilisent la plateforme comme canal de position officielle, avec une immédiateté qu'aucun communiqué ne permettait. Une déclaration y devient un fait public opposable en quelques secondes, sans passer par le filtre d'une agence de presse.

Pour la veille, cet usage produit une matière précieuse : une source primaire authentifiée, horodatée, et souvent publiée avant sa reprise. Il produit aussi une difficulté nouvelle, car la frontière entre communication institutionnelle et opération d'influence n'est pas toujours nette, notamment lorsqu'un compte officiel relaie sans attribution un contenu d'origine incertaine.

S'ajoute la volatilité. Un message supprimé, un compte renommé, une publication modifiée dans son contexte : la source primaire d'aujourd'hui devient une capture d'écran invérifiable demain. C'est la raison pour laquelle la conservation horodatée des publications suivies relève désormais de l'hygiène élémentaire, et non d'un raffinement de spécialiste.

Une plateforme qui sert en même temps de source primaire, de tribune officielle et de vecteur d'influence ne se qualifie pas globalement : elle se qualifie publication par publication.

Les opérations d'influence et le cas du mot-dièse étudié

Le troisième usage est celui des campagnes informationnelles. Des travaux documentent l'exploitation de la plateforme à cette fin, avec le mot-dièse #SaveDonbassPeople comme exemple étudié, rappelle Watson. L'intérêt d'un tel cas tient moins au message porté qu'au dispositif qui le porte : volume, cadence, coordination des relais, formulation calibrée pour la reprise.

Un mot-dièse constitue en effet un objet d'étude commode. Il est délimité, il est daté, il agrège l'ensemble des publications qui s'en réclament et il rend mesurable la structure du réseau qui le diffuse. On y observe, sans hypothèse préalable, les régularités qui distinguent une adhésion spontanée d'une amplification organisée.

Ces régularités sont connues des équipes de veille : concentration temporelle anormale des premières publications, forte proportion de comptes récents ou peu actifs par ailleurs, reprises quasi identiques à quelques variantes près, absence de conversation réelle sous les messages. Aucun de ces indices ne suffit isolément, et c'est leur convergence qui fait la qualification.

Pourquoi les trois usages ne se séparent pas dans un flux de veille

La tentation méthodologique consisterait à trier en amont : garder les comptes OSINT reconnus, garder les comptes institutionnels vérifiés, écarter le reste. Elle ne résiste pas à l'usage. Une bonne partie de la matière utile provient de comptes sans notoriété, publiée par des témoins qui ne publieront jamais rien d'autre, et qui ne figureront dans aucune liste préétablie.

Inversement, un compte réputé sérieux relaie parfois un contenu manipulé, précisément parce que sa réputation en fait une cible de choix pour un dispositif d'influence. La qualification par la réputation de l'émetteur est donc structurellement insuffisante. C'est la publication qui se qualifie, avec sa date, sa provenance et son antériorité vérifiable.

La conséquence organisationnelle est directe. Une cellule de veille a besoin d'un dispositif qui capte largement sans présumer de la qualité, puis qui qualifie précisément avant toute remontée. Séparer nettement ces deux temps est le seul moyen d'éviter les deux erreurs symétriques : passer à côté d'un signal réel, ou remonter une amplification pour un fait.

Ce que cela impose concrètement à un dispositif de veille

La première exigence est l'étendue du périmètre de collecte. Suivre un événement uniquement à travers les comptes que l'on connaît déjà revient à ne voir que la partie du terrain déjà cartographiée. Il faut capter au-delà, y compris dans des langues qui ne sont pas celles de l'équipe, sous peine de découvrir une campagne au moment où elle atteint la presse nationale.

NewsCore (www.newscore.fr) couvre en continu des millions de sources dans un large éventail de langues, trie les signaux par intelligence artificielle et conserve pour chaque alerte le lien vers la publication d'origine, ce qui raccourcit le délai entre la parution d'un contenu et sa mise à disposition de l'analyste. La traçabilité vers la source rend la qualification vérifiable par un tiers.

La seconde exigence relève de la discipline d'équipe : horodater ce que l'on retient, conserver la version consultée, distinguer dans le livrable le fait observé de son interprétation, et documenter les critères de qualification retenus. Ce sont ces règles, plus que l'outil, qui déterminent si une note tiendra devant un contradicteur trois semaines plus tard.

Questions fréquentes

Comment distinguer une amplification coordonnée d'une viralité spontanée ?

Par la convergence d'indices plutôt que par un critère unique. On observe la distribution temporelle des premières publications, l'ancienneté et l'activité antérieure des comptes relayeurs, le degré de similitude des formulations, la présence ou l'absence de conversation réelle sous les messages, et la cohérence entre le volume affiché et l'écho hors plateforme. Une viralité spontanée est en général plus désordonnée et plus lente à démarrer.

Une publication de réseau social peut-elle servir de source primaire ?

Oui, à condition d'être traitée comme telle. Cela suppose de conserver l'identifiant de la publication, la date et l'heure de consultation, une capture de la version vue, et de documenter ce que l'on sait de l'auteur. Une publication institutionnelle authentifiée constitue une source primaire de plein droit, un témoignage anonyme constitue un élément à recouper, jamais un fait établi.

Faut-il suivre une plateforme entière ou des comptes sélectionnés ?

Les deux logiques sont complémentaires et aucune ne suffit. Une liste de comptes de référence donne de la profondeur d'analyse mais reproduit les angles morts de celui qui l'a construite. Une collecte large par thème ou par mot-dièse capte l'inattendu mais impose un travail de qualification bien plus lourd. Les cellules efficaces font tourner les deux et confrontent régulièrement leurs résultats.

Que faire des publications supprimées ou modifiées après coup ?

Les traiter comme un signal en soi. Une suppression rapide après une reprise massive est une information sur l'émetteur, et sa documentation vaut souvent plus que le contenu supprimé. Cela suppose d'avoir conservé la version initiale au moment de la collecte, avec son horodatage : sans cette chaîne de garde, il ne reste qu'une affirmation invérifiable.

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