mercredi 7 octobre 2026
Études

Influence russe en Europe : ce qui a remplacé RT, et ce que la veille doit désormais suivre

L'expulsion de l'ancienne directrice de RT France referme un canal frontal, mais le dispositif d'influence s'est déjà déplacé vers des relais locaux.

La rédaction16 août 20268 min de lecture

À retenir

  • Le 29 juillet 2026, le ministère de l'Intérieur a ordonné l'expulsion de Xenia Fedorova, ancienne directrice de RT France.
  • L'influence russe s'est recomposée autour de relais locaux et de dispositifs numériques, et non d'un média unique identifiable.
  • La manipulation algorithmique compte autant que le contenu faux : surveiller la distribution devient aussi décisif que vérifier le fond.
  • En 2025, plus de 150 opérations liées à la Russie ont été détectées en Europe, la France étant la deuxième cible après l'Ukraine.

Le 29 juillet 2026, le ministère de l'Intérieur a ordonné l'expulsion de Xenia Fedorova, ancienne directrice de RT France. La décision referme administrativement un dossier ouvert par l'interdiction de la chaîne. Elle ne dit rien, en revanche, de ce qui a pris la place du canal fermé, et c'est précisément la question qui occupe aujourd'hui les cellules de veille.

Le chercheur Maxime Audinet, interrogé par France Culture, décrit une influence russe qui s'est recomposée après l'interdiction de RT, en s'appuyant sur des relais locaux et sur des dispositifs numériques plutôt que sur un média unique et identifiable. Le déplacement est structurel : il fait passer l'objet à surveiller d'une marque éditoriale à un écosystème dispersé.

Ce reportage rassemble ce que documentent France Culture, SensPo, La Tribune et franceinfo sur cette recomposition, et ce que les constats de l'Observatoire de l'Intelligence Économique sur les délais de détection en tirent comme conséquence pratique pour les directions qui surveillent leur environnement informationnel.

Ce que ferme réellement l'expulsion de Xenia Fedorova

L'expulsion d'une ancienne dirigeante est une mesure individuelle, pas une mesure de dispositif. Elle marque surtout la fin d'un cycle : celui où l'influence d'État passait par une chaîne déclarée, dotée d'une fréquence, d'une rédaction et d'une adresse. Ce format présentait, pour qui l'observait, un avantage considérable : il était nommable, donc surveillable par une simple liste de sources.

Cette lisibilité a disparu. Selon France Culture, la recomposition s'est faite vers des relais locaux et des dispositifs numériques, c'est-à-dire vers des émetteurs qui n'affichent aucun lien formel avec un État. Le veilleur qui cherchait un domaine à ajouter en liste noire se retrouve devant des dizaines de comptes, de sites miroirs et de pages sans continuité éditoriale apparente.

Le contraste est instructif pour les entreprises. Une interdiction frappe un objet juridique, elle ne frappe pas une fonction. Tant que la fonction d'influence reste financée, elle se réinstalle dans les formats disponibles, y compris ceux qu'aucune décision administrative ne vise. Un dispositif de veille utile suit donc la fonction, pas l'enseigne.

Manipulation algorithmique : sortir d'une lecture réduite à la désinformation

Le point le plus opérationnel du constat rapporté par France Culture tient en une phrase : il faut sortir d'une lecture des ingérences réduite à la seule désinformation, parce que la manipulation algorithmique compte autant. Autrement dit, un contenu peut être exact et sa diffusion, elle, entièrement artificielle.

Cette distinction change la méthode de détection. Vérifier un fait ne suffit plus : il faut aussi mesurer la manière dont il circule, à quelle vitesse, depuis combien de comptes créés récemment, avec quel taux de reformulation. Un énoncé vrai, poussé par un dispositif d'amplification, produit un effet d'agenda que la vérification factuelle ne corrige pas, puisqu'il n'y a rien à démentir.

Pour une direction de la communication ou de la sûreté, l'indicateur se déplace. La question utile n'est plus seulement « est-ce faux ? », mais « cette hausse d'attention est-elle organique ? ». Les campagnes documentées reposent largement sur la duplication de formulations identiques, une signature que la veille repère à condition d'observer les occurrences, et pas seulement les publications isolées.

Le décret de 2021 et ses quatre critères cumulatifs

SensPo rappelle qu'un décret de 2021 définit l'ingérence numérique étrangère par quatre critères cumulatifs : l'implication d'un État ou d'une entité étrangère, une diffusion artificielle, automatisée, massive et délibérée, le passage par un service en ligne, et le caractère manifestement faux des allégations diffusées.

Le mot important est « cumulatifs ». Une campagne qui amplifie artificiellement des faits exacts ne coche pas la quatrième case. Une opération conduite par un prestataire privé sans lien démontré avec un État ne coche pas la première. Le seuil de qualification est donc élevé, ce qui est cohérent pour un cadre juridique, mais insuffisant pour un cadre de gestion du risque.

Les organisations gagnent à tenir deux grilles distinctes. La grille juridique sert à savoir ce qui est signalable aux autorités compétentes. La grille opérationnelle sert à savoir ce qui abîme une réputation, un recrutement ou une négociation, indépendamment de toute qualification officielle. Confondre les deux revient à ne rien traiter tant que rien n'est prouvé.

Une nomenclature d'opérations qui structure la surveillance

L'écosystème russe documenté par SensPo porte des noms devenus des repères de veille : Doppelgänger, Portal Kombat, Matriochka et Storm-1516. Cette nomenclature n'a rien d'anecdotique : elle donne aux équipes un vocabulaire commun pour classer un signal, et elle permet de rapprocher un incident isolé d'un mode opératoire déjà décrit ailleurs.

L'échelle, elle, est documentée par La Tribune : en 2025, le Service européen pour l'action extérieure a détecté plus de 150 opérations d'ingérence liées à la Russie, et la France est le deuxième pays européen le plus ciblé, après l'Ukraine. Trois candidats déclarés ou pressentis à la présidentielle, Édouard Philippe, Raphaël Glucksmann et Gabriel Attal, ont été visés en quelques jours.

Le procédé décrit est constant : fabriquer de faux contenus qui usurpent l'identité visuelle de médias français, puis les amplifier massivement sur les réseaux sociaux. Édouard Philippe et Raphaël Glucksmann ont été visés par l'opération Storm-1516, Gabriel Attal par l'opération Matriochka. Pour une entreprise, la transposition est immédiate : ce qui s'usurpe ici est une charte graphique, aussi facilement celle d'une marque que celle d'un journal.

Quand la fonction d'influence est sous-traitée à des prestataires

Un second déplacement, signalé par France Culture, mérite l'attention des veilleurs : des États délèguent une partie de leur fonction d'influence à des entreprises de marketing numérique ou de relations publiques. L'opération change alors de nature juridique, et surtout de trace documentaire.

Ce que laisse un prestataire, ce sont des contrats, des noms de domaine, des comptes publicitaires, des offres d'emploi, parfois des mentions légales. Autant d'éléments qui relèvent de la recherche en sources ouvertes classique, et non du renseignement d'État. La chaîne d'attribution s'allonge, mais elle devient aussi plus matérielle, donc plus accessible à une cellule de veille méthodique.

Le même schéma se lit hors d'Europe. En Afrique, rapporte franceinfo, les opérations d'influence russes visent explicitement à dégrader la position française sur le continent, en combinant des relais médiatiques locaux et une amplification sur les réseaux sociaux. Les entreprises implantées sur ces marchés subissent l'effet de bord d'un affrontement qui ne les vise pas nommément.

Bruit endogène et ingérence : la confusion qui sert les commanditaires

SensPo insiste sur une difficulté rarement admise : distinguer le bruit endogène, celui que produit spontanément un débat national polarisé, de l'ingérence étrangère proprement dite. Et la publication note que cette confusion sert elle-même les commanditaires, puisqu'elle rend contestable toute tentative d'attribution.

Le risque est symétrique. Sous-attribuer conduit à traiter comme un mouvement d'opinion ce qui relève d'une opération pilotée. Surattribuer conduit à disqualifier une critique légitime en la renvoyant à une main étrangère, ce qui abîme durablement la crédibilité de celui qui s'y risque. Les deux erreurs se paient, la seconde souvent plus cher que la première.

Le cas roumain sert de référence haute : SensPo cite l'annulation de l'élection de décembre 2024 comme le cas d'impact maximal observé chez un voisin européen. Il rappelle qu'une campagne informationnelle produit des effets institutionnels, et pas seulement des effets de perception passagers sur une opinion.

Ce que la recomposition impose à un dispositif de veille

Les constats rassemblés par l'Observatoire de l'Intelligence Économique convergent sur un point : entre les premiers signaux publics d'une campagne et le moment où une organisation la qualifie comme un risque, il s'écoule le plus souvent plusieurs semaines. Ce délai restait supportable quand l'émetteur était identifiable, il ne l'est plus quand le dispositif est diffus.

Trois exigences en découlent. Le multilinguisme d'abord, parce qu'une campagne visant la France démarre fréquemment ailleurs, dans une autre langue. La continuité ensuite, parce qu'un pic d'amplification se joue en heures et non en jours. La traçabilité enfin, parce qu'une note remise à un comité de direction n'a de valeur que si chaque affirmation renvoie au document qui la fonde.

Sur ce terrain, NewsCore (www.newscore.fr) couvre en continu des millions de sources publiques dans de nombreuses langues, détecte les reprises coordonnées d'un même énoncé et relie chaque synthèse au document d'origine. La part qui revient à l'organisation reste entière : cadrer le besoin, fixer le seuil d'alerte et assumer l'arbitrage final relèvent d'un jugement humain.

Questions fréquentes sur la recomposition de l'influence russe

L'interdiction de RT a-t-elle fait reculer l'influence russe en Europe ?

Elle a fermé un canal frontal, pas une fonction. France Culture rapporte que le dispositif s'est recomposé autour de relais locaux et d'outils numériques. Le volume documenté par La Tribune, plus de 150 opérations détectées en 2025, indique une activité soutenue, désormais répartie sur un plus grand nombre d'émetteurs moins visibles et moins faciles à nommer.

Comment distinguer une amplification artificielle d'un emballement spontané ?

En observant la distribution plutôt que le contenu : vitesse d'apparition, proportion de formulations strictement identiques, ancienneté des comptes relayeurs, synchronisation horaire des publications. Un débat spontané produit de la variation lexicale, une amplification coordonnée produit de la répétition. Aucun de ces indices ne suffit seul, c'est leur convergence qui oriente la qualification.

Une entreprise est-elle concernée par ce type d'opération ?

Oui, le plus souvent indirectement. Le procédé décrit par La Tribune, l'usurpation de l'identité visuelle d'un média pour porter une fausse information, s'applique aussi bien à une marque qu'à une personnalité politique. Les organisations exposées à un contentieux public, à une implantation sensible ou à un marché stratégique sont les premières concernées.

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